Ratanakiri, une forêt sacrifiée.
Nous avons laissé Huguette et Geronimo se reposer un peu à Stung Treng ! Les pauvres ont du mal à récupérer ! Mais leur état est toujours parfait. Ces vélos sont très simples, mais très résistants. Seule une chambre à air a été changée en plus de 1000 kilomètres ! Il faut dire que nous les bichonnons, ils ont même eu droit à une toilette à la brosse à dent ! Mais pour ce coup-ci, le vélo n’aurait pas été une très bonne idée.
Ban Lung est la capitale de la province du Ratanakiri, située à 160 kilomètres de Stung Treng. La province du Ratanakiri est située dans l’extrême nord-est du Cambodge, Ban Lung n’étant qu’à seulement 70 kilomètres de la frontière vietnamienne. On y accède par une route en pleine transformation. Le goudron est étalé sur la piste de latérite, le tout à grande vitesse. Ban Lung est destiné à devenir un pôle touristique important du Cambodge, façon Sapa au Vietnam.
La route est plus ou moins vallonnée ce qui aurait rendu le trajet en bicyclette bien difficile et le revêtement très caillouteux de la route aurait surement eu raison de nos pneus !
Nous avons donc opté pour le mini bus collectif. Il était bien chargé, et des cartons occupaient la place de nos pieds. Il a donc fallu voyager en tailleur ! Pour se soulager ou s’oxygéner au cours des pauses, il a fallu passer par les fenêtres tant le chantier envahissait le bus !
Et en un peu plus de deux heures, nous avons atteint Ban Lung. La route fut triste d’un point de vue naturel. En 1980, le Cambodge était recouvert à 70% par la forêt. 30 ans plus tard il n’y en a plus ou si peu. Les arbres ont étés sacrifiés au profit des dollars. Mais comment la déforestation est-elle encore possible alors que les régions sont censées être protégées ?
La réponse nous a été fournie entre autre par un cambodgien d’une trentaine d’année francophone.
Il faut savoir que le Cambodge est le 24 ème pays le plus corrompu au monde (source ONG Transparency International). 3 corps de métier se disputent le gâteau : les politiques, les policiers et les médecins.
Les deux premiers sont responsables du désastre écologique que le Cambodge est en train de vivre. Depuis la nuit des temps, les populations ont eu l’habitude de brûler des parcelles de forêts pour s’y installer et y cultiver leur nourriture. Les dégâts étaient alors quasi inexistants, car la population était semi-nomade. Les terres étaient cultivées pendant environ 3 ans, puis la terre était mise en jachère de longues années.
De nos jours, la population s’est sédentarisée et s’est accrue de façon considérable. Le gouvernement encourage l’installation de nouvelles familles dans le Ratanakiri, en faisant la publicité de ses terres peu chères et très fertiles. Les autochtones voulant défendre leurs terres ont donc commencé un gros travail de défrichage. Les terres ainsi déforestées sont plus faciles à s’approprier. D’adorables commerçants Chinois et Vietnamiens ont également déboisé à grande échelle pour y faire des cultures. Les jungles présentes il y a 20 ans n’existent plus. Elles sont remplacées par des plantations d’hévéas et d’anacardier. L’anacardier est l’arbre qui donne les noix de cajou. Cette culture est très rentable à la vue du prix de la noix et de la facilité de la culture : l’arbre s’adapte bien au milieu, pas besoin de semis, ni de labour chaque année…etc. Il en pousse à perte de vue, mais cette mono culture est dévastatrice pour la flore et la faune. Et curieusement, pas un seul étal du pourtant très grand marché de Ban Lung ne vend de noix de cajou. La totalité de la production est destinée à l’export dans les pays voisins pour transformation. Si l’on veut consommer des cajous à Ban Lung, il faut acheter des micro-sachets produits au Vietnam…
Tristesse de la chose, les arbres coupés et brulés par milliers, ne servent même pas, ou si peu par rapport à la quantité abattue. C’est une course contre la montre pour s’approprier le maximum de terrain. Lamentable. La police et le gouvernement ne bougent pas d’un poil. Ah si ! Ils se servent au passage !
Les policiers laissent couper les arbres tranquillement, et saisissent pour leur propre compte les marchandises qui sont transformées en mobilier revendu à prix d’or.
L’or, maintenant qu’on en parle, joue aussi un rôle dans le massacre. Des mines d’or voient le jour au sein même de parcs nationaux. Des lois régissant ces parcs existent pourtant, mais le gouvernement touche sa part sous la table et donc laisse les choses se faire. Les arbres repousseront bien, et les trous se reboucheront !
Seulement, l’attitude cambodgienne ne tient pas la route ! Ban Lung se voit un destin de capitale de l’éco-tourisme cambodgien. La ville pousse comme un champignon, des dizaines et des dizaines de bâtiments sont actuellement en construction, tout a été goudronné à vitesse grand V, des deux fois deux voies pour faciliter les accès, des dizaines d’agences se partagent le marché… Mais une question se pose. Dans 10 ans ou peut-être seulement 2, une fois que la nature aura complètement été détruite, qui viendra faire de l’écotourisme à Ban Lung ? Peut-être qu’on adoptera alors la même stratégie que le voisin vietnamien, et l’on mettra les minorités en vitrine… ?
La faune n’est pas en reste. Elle est devenue rarissime. La déforestation a supprimé son habitat naturel, mais la chasse a sa part de responsabilité également.
Pour observer des animaux il faut avoir beaucoup de chance. La liste de la faune diminue de jour en jour. Bon nombre d’espèces sont d’ores et déjà éteintes, tel le rhinocéros de java. Le Ko-Prey pourtant désigné par le roi comme animal national est un bovidé qui a disparu. Et bon nombre sont en grand danger. Le tigre, proie très prisée des chasseurs, le gaur, mais également l’éléphant. Les bombardements américains ont massacré bon nombre de troupeaux, mais maintenant qu’il n’y a plus de bombe, leur nombre ne cesse de diminuer. En 30 ans, la population est passée de 2582 à 160 ! (sauvages et captifs, chiffre provenant du Club Faune Conservation ayant étudié la faune cambodgienne en vue de leur préservation…). Les singes n’existent plus qu’en quantité anecdotique, la frénésie des vietnamiens pour leur chair a eu raison de la majorité d’entre eux. Pour les voir, il faut avoir la chance d’en voir en captivité, accroché au cou d’un gamin, ou à défaut, écartelé sur des branches et en vente sur les marchés comme celui de Ban Lung.
Triste tableau écologique que nous venons de dresser. Mais comment peut-on montrer du doigt le Cambodge, alors que les pays occidentaux ont fait les mêmes massacres. L’idée écologique n’est que très récente dans nos contrées… On peut juste regretter que les gouvernements étrangers ne tirent pas de leçon de nos erreurs passées. L’Asie du sud est n’est malheureusement pas la seule région du monde à souffrir de la déforestation. Un cinquième de la forêt amazonienne a été déboisée en 30 au profit du soja… Mais en Amazonie, il en reste !
Donc autant dire que la déception est au rendez-vous. Nous pensions nous immerger dans une nature belle et sauvage en venant dans cette province. Mais ce fût une mauvaise pioche !
Pour découvrir la province, nous avons opté pour la location d’une mobylette et la collecte de cartes et d’informations. Nous avons trouvé refuge à Ban Lung, dans un joli petit éco-lodge tout en bois, ce qui remet un peu en question son aspect écologique !
Le premier soir, nous avons retrouvé Sopoi, un cambodgien rencontré à Stung Treng. Il travaille pour l’institut français à Phnom Penh en qualité de projectionniste. Equipé de son pick-up, il parcourt le pays pour projeter des films en plein air. A l’affiche ce soir, c’était Fantomas ! Mais doublé en Khmer, ce qui donne un résultat plutôt original ! Mais le public cambodgien ne fût guère client des péripéties à la française !
Jeudi, nous sommes partis découvrir 3 cascades. Celles de Kachang, Katieng et Cho Ong.
Nous avons préféré les deux premières, la baignade y était propice dans un cadre plutôt agréable. Mais nous n’avons pu nous empêcher de repenser aux cascades guyanaises et guadeloupéennes… y a pas photo, les chutes connues auparavant sont nettement plus impressionnantes et jouissent d’un environnement naturel tout autour qui est bien mieux préservé. Mais il faut reconnaitre que cela reste très plaisant et relaxant.
Le soir, nous sommes retournés à la projection en plein air. Ce coup-ci, ce fût un film cambodgien que nous a traduit Sopoi !
Vendredi, la galère a commencé : des heures et des heures de piste pour faire le triste constat que la nature se consume. Nous sommes remontés vers le nord, jusqu’à la rivière Se San. Arrivés au village de Taveng, il a fallu faire demi-tour, et reprendre la même piste : des anacardiers, des hévéas et des forêts qui brulent. Triste paysage. Heureusement, un lac nous a remonté le moral. Le lac de Yaek Lom est un ancien cratère volcanique. Il se prête volontiers à la baignade, l’occasion pour nous de faire un premier nettoyage de la latérite qui recouvrait notre peau.
En mobylette, nous nous retrouvons très vite recouverts de cette poussière rouge. La latérite pénètre même la fibre des vêtements, rendant les lessives bien compliquées !
Aujourd’hui, nous avions programmé une boucle au départ de Ban Lung, qui devait nous faire passer par plusieurs localités. Mais à peine avions nous atteint Borkéo, notre première étape (sans intérêt), que les problèmes ont commencé. Nous nous sommes perdus sur des pistes, puis sur des layons miniatures complètement défoncés pendant plus de 5 heures. Des passages qui paraissent impossibles et pourtant que nous avons dû emprunter, des ponts de bois où les planches cassent sous les 73 kilos de Pit, des ornières vertigineuses… bref la grosse galère niveau conduite. Mais il nous a fallu gérer avec l’essence et surtout ne pas nous perdre !
Car malheureusement, des dizaines et des dizaines d’itinéraires étaient possibles ! Nous n’avons fait que nous perdre toute la journée. Lorsque l’on demandait notre chemin, les rares fois où l’on croisait quelqu’un, la personne lançait son index en l’air, et il fallait que l’on en comprenne une direction pour plusieurs kilomètres. Vous l’avez compris la boucle ne s’est pas passée comme prévu ! Mais dans notre galère, nous avons quand même pu découvrir par hasard un autre lac volcanique, et une cascade des plus jolies. La cascade aux 7 sauts est une succession de sept petites chutes très mignonnes.
Nous avons tout de même réussi à retrouver Ban Lung en fin d’après-midi. Nous avons un avis plutôt mitigé sur la province après ces quatre jours. Le Ratanakiri est une étape obligée pour tout voyageur passant au Cambodge, mais la province fut bien en dessous de nos attentes. Nous restons sur notre faim d’un point de vue naturel. Bilan de quatre jours : un oiseau intéressant observé et rien d’autre ! Quand on sait ce que l’on peut découvrir dans d’autres contrées dans le même laps de temps, c’est plutôt décevant. D’autant plus que cela devait être une des grandes étapes nature sauvage du voyage. Espérons que nous arriverons à découvrir quelques richesses naturelles bien cachées.
Nous repartons pour Stung Treng demain, pour deux jours avant de nous diriger vers la frontière laotienne à vélo.
A très vite
P & M